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Imaginer de nouvelles frontières – Alain Conrard dans La Tribune

Article publié sur le site d'actualité français "La Tribune" par Alain Conrard, PDG de Prodware

Comme toutes les crises, celle que nous traversons nous oblige à reconsidérer bien des choses. Mais l’ampleur de celle-ci, à l’image de très rares crises avant elle, exige que nous repensions la dynamique globale de nos activités.

L’échelle mondiale et la nature de la Covid-19 ont révélé et mis en lumière les failles de nos sociétés et/ou de nos économies. Et les nouvelles technologies, portées par la dynamique du numérique, ont assurément contribué à relever et à résoudre les nombreux défis, problèmes ou impasses dans bien des domaines.

La situation a propulsé ces technologies émergentes sur le devant de la scène, comme la force motrice pour surmonter la crise, ou du moins, dans un premier temps, comme le moyen de l’affronter de front.

Inventer l'avenir, inventer le monde de demain

« Faire face » signifie que les dispositifs sont mis en place pour assurer la continuité de l’activité et éviter que la société ne s’arrête. Mais, d’un point de vue plus élevé, tout cela revient à réinventer l’avenir. L’incroyable bond en avant permis par le travail à distance pour respecter les exigences de distanciation sociale, par exemple, a totalement rebattu les cartes pour les entreprises, bousculant la norme habituelle du « travail au bureau » au profit d’une activité virtuelle. Cette tendance a incontestablement ouvert la voie à une dynamique croissante — pour ne pas dire une dynamique irrésistible dans la plupart des secteurs. Les services en ligne devancent de loin les offres de service traditionnelles reposant sur une relation en présentiel (aussi bien sur le lieu de travail qu’en magasin, par exemple).

La crise a déclenché une prise de conscience mondiale, des populations du monde entier répondant à l’appel d’un changement radical. Elle a démontré à tous, sans la moindre ambiguïté, le rôle crucial de l’innovation. L’innovation est clairement la solution, alors que nous sommes confrontés à la nécessité de réinventer bien des choses : autrement dit, nous devons innover. Et si l’innovation s’accorde bien avec la crise, c’est parce qu’elle est, par nature, un système en soi qui remet en question toutes nos certitudes, bouscule le statu quo, révolutionne les pratiques en les remplaçant par des processus plus performants et de nouvelles pratiques : en somme, elle change les choses.

L’innovation, avant même que la crise n’éclate, apparaît comme la seule alternative pour inventer le monde de demain. Un monde plus intelligent, plus fiable, plus durable et plus fluide.

L'innovation : une nouvelle lecture du « franchissement des frontières »

Innover implique souvent de rebattre l’ordre hiérarchique traditionnel, de redéfinir les priorités, de repenser les processus, de reconfigurer de nouveaux schémas et de faire tomber les barrières. En d’autres termes, tout est affaire de repousser les limites. Un bon slogan de l’innovation pourrait bien être : défricher de nouveaux territoires inexplorés. La tendance générale de cet élan est une intégration totale, le processus d’intégration se traduisant par le déplacement ou la disparition des frontières entre des domaines ou champs d’expertise jusqu’alors totalement distincts les uns des autres.

Les domaines ou champs d’expertise autrefois cloisonnés se chevauchent désormais largement et sont bien davantage soumis à un changement permanent. L’innovation redéfinit les frontières de nombreux domaines et rapproche des univers qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. La Production et les Services, par exemple, deux organisations structurées très différemment, chacune avec son propre mode opératoire, tendent aujourd’hui à converger vers une unité d’affaires globale et englobante. Le résultat de cette évolution est une qualité de service accrue, des standards de performance bien supérieurs et l’allègement des tâches pénibles et ardues. L’IoT, l’IA, le Machine Learning, la Réalité augmentée et le Cloud sont les composantes clés de ce nouveau paysage fondé sur la compétence et la connaissance, où les dispositifs techniques deviennent des émetteurs de données qui, traitées en temps réel, permettent de fournir des services d’un genre nouveau, portant l’offre de service à un tout autre niveau. Prenons l’exemple des ascenseurs dotés d’un système d’autodiagnostic mesurant l’usure. En compilant et en surveillant ces mêmes données et statistiques pour le même type d’ascenseurs dans le monde entier, des techniciens sont désormais dépêchés automatiquement pour intervenir en amont, avant la panne, en anticipant d’éventuels dysfonctionnements. Nous évitons ainsi les désagréments coûteux d’ascenseurs hors service. Ce phénomène de chevauchement détermine également de nouvelles approches dans notre appréhension de l’offre et de la demande. Ce ne sont plus des modèles économiques distincts qui tentent, plus ou moins, de maintenir un semblant d’équilibre opérationnel théorique et parallèle. Le paradigme s’est inversé : l’utilisateur final est désormais placé au cœur du processus de production, alors qu’auparavant il n’était considéré que comme un simple consommateur. L’expérience utilisateur d’un produit ou d’un service (expérience consommateur) est au cœur du processus d’innovation. Les boucles de rétroaction et les cycles de traitement du big data permettent à « l’offre » de rencontrer « la demande » en temps réel, bouleversant dynamiquement les processus traditionnels de conception, de fabrication et de distribution des produits et services.

L’innovation peut se définir comme un outil de transformation à l’échelle mondiale. Elle englobe une logique d’intégration, celle de l’abolition des frontières, y compris celles perçues comme impénétrables et inatteignables. En ce sens, l’innovation est révolutionnaire.

Mais l’innovation ne consiste pas seulement à franchir des frontières profondément ancrées. Elle aide à repenser le concept même de frontière. En référence au sens mythique de l’exploration pionnière au-delà d’une frontière donnée, l’innovation est aujourd’hui cette frontière : la Nouvelle frontière. Une fois répliquée de façon exponentielle, grâce à l’incroyable puissance de calcul des technologies numériques actuelles, nous pourrions aisément rapprocher du phénomène d’innovation le célèbre discours d’investiture de John Kennedy en 1960 — à condition d’y inclure la dimension écologique, centrale aujourd’hui : « Mais la Nouvelle Frontière dont je parle […] est là, que nous la recherchions ou non. Au-delà de cette frontière s’étendent des territoires inexplorés de la science et de l’espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des problèmes non surmontés d’ignorance et de préjugés, des questions sans réponse de pauvreté et d’abondance. »

Ce qui est possible et ce qui ne l'est pas

L’innovation ne cesse de repousser les limites entre le possible et l’impossible, portant en elle cette puissance toujours plus grande capable de remodeler le monde. Cette dynamique globale et puissante, jamais atteinte par la technologie par le passé, lui confère un potentiel incroyable pour être le moteur du progrès économique, social et écologique. L’Industrie 4.0, par exemple, contribue à préparer le terrain pour la réindustrialisation ou la relocalisation de l’Europe, si cruciale pour ce continent aujourd’hui.

Mais à grand pouvoir, grandes responsabilités. Il existe des facteurs de risque liés à l’innovation qui, s’ils ne sont pas maîtrisés, dans une fuite en avant incontrôlable et néfaste, ne peuvent être ignorés. Une approche rationnelle et éclairée s’impose, une approche qui considère l’innovation comme une aubaine sans pour autant lui accorder un blanc-seing pour évoluer livrée à elle-même. Il faut faire confiance à l’innovation, sans la recevoir avec un optimisme aveugle ni un scepticisme stérile. Il faut donc savoir où placer le curseur quant à ce que l’innovation peut englober et ce qu’elle ne peut pas. Et tenir l’innovation sous contrôle est l’affaire de tous, qu’il s’agisse de la communauté technologique, des acteurs économiques ou du monde politique.

Face à l’innovation, il faut donc à la fois prendre la mesure du terrain et s’aventurer en territoire inconnu, dont les frontières ne cessent de bouger. Et nous devons veiller à ce que les chemins de développement complexes et souvent escarpés qu’elle emprunte soient imprégnés d’une approche et d’une vision humanistes, garantissant que, pour que l’innovation ait de la valeur et un sens, elle doive impérativement être conçue pour servir l’humanité, la société et l’environnement.