À première vue, on pourrait penser que l’innovation et l’écologie sont deux mondes opposés : l’une relève de l’industrie tandis que l’autre concerne la nature. Pourtant, les opposer n’a guère de sens, car elles se soutiennent mutuellement. Il est temps d’adopter une vision beaucoup plus large de l’innovation. Une vision qui intègre l’humain et le vivant aux côtés de la technologie. Une conception écologique de l’innovation.
« La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes », disait Keynes. Nous devrions tous garder cette phrase à l’esprit pour comprendre que notre tendance à nous accrocher au statu quo, quelle qu’en soit la nature, constitue en réalité le principal frein à l’innovation. Il est plus facile d’avoir de nouvelles idées que d’abandonner les anciennes et, plus précisément, il est plus facile de trouver de nouvelles idées lorsque l’on parvient à se détacher des anciennes.
Si nous devons abandonner nos vieilles idées, c’est parce qu’elles nous enferment dans une manière de voir les choses qui ne laisse aucune place au changement. Les anciennes idées forment un ensemble cohérent et solide, résistant à toute évolution. Ce que Keynes appelle les « vieilles idées » sont celles « qui se sont diffusées dans tous les recoins de l’esprit des hommes, la plupart d’entre eux ayant reçu la même éducation et la même formation que nous ».
L’expression « vieilles idées » renvoie à ce sur quoi la majorité s’accorde : autrement dit, un véritable consensus propre à une époque donnée. Les anciennes idées sont donc celles qui sont devenues dominantes et acceptées par tous. En ce sens, l’ancien est encore le présent, condamné à être en retard sur toute forme d’évolution, qu’elle soit un progrès ou une régression. Pendant longtemps, la croyance selon laquelle la Terre se trouvait au centre de l’univers relevait du consensus général et faisait partie des enseignements de son époque. Ceux qui ont remis en cause cet ensemble de croyances culturelles (Copernic, Bruno, Kepler ou Galilée) pour introduire le modèle héliocentrique l’ont fait au risque d’être bannis, censurés ou même condamnés à mort.
L’innovation bouscule les idées, les écoles de pensée ou encore les conceptions du monde dont nous avons du mal à imaginer pouvoir nous passer. C’est pourquoi elle est souvent contre-intuitive.
Nous pouvons observer ce type de résistance lorsque l’on tente de rapprocher « écologie » et « innovation », où des croyances profondément ancrées constituant un véritable « consensus de pensée » ou des opinions dénuées de fondement scientifique — peuvent freiner l’émergence de nouvelles idées, autrement dit le changement. Ces deux termes semblent plus ou moins compatibles selon le contexte. L’écologie renvoie à un ordre naturel où un écosystème se matérialise à travers les relations entre les êtres vivants et leur habitat. La notion d’innovation, elle, est davantage liée à la science et à la technoscience, reflet de la dimension technologique du progrès. Que l’on parle d’écologie ou de technologie, tout changement de perspective peut susciter de fortes résistances, comme dans n’importe quel autre domaine, surtout lorsque chacun pense détenir la vérité.
Pourtant, la crise environnementale actuelle liée au réchauffement climatique impose un changement radical. Un changement global : de mentalité, de méthode, de relations entre les espèces, de rapport aux écosystèmes, etc. Et changer signifie trouver de nouvelles idées et abandonner les anciennes. C’est alors que l’on peut se demander quel est le lien entre innovation et équilibre de la nature, et comment l’innovation pourrait peut-être sauver l’environnement.
Lorsque les mots « écologie » et « innovation » sont associés, on pense immédiatement à la crise environnementale, au réchauffement climatique et aux conséquences des activités humaines sur les équilibres planétaires. L’innovation et les industries qu’elle a fait naître seraient en partie responsables de ces déséquilibres.
Face à cette situation, deux réponses semblent possibles : revenir en arrière ou « repousser le problème ». Pour ceux qui regardent vers le passé, abandonner notre mode de vie moderne serait le seul moyen d’éviter une catastrophe environnementale et climatique. Une forme de « désinnovation ».
Les partisans de la seconde approche, convaincus du potentiel de la technologie, considèrent que ce qui a causé les dégâts peut également contribuer à les réparer. La géo-ingénierie apparaît alors comme une solution possible. Elle pourrait permettre, grâce au développement de technologies à grande échelle, de répondre aux problèmes liés au réchauffement climatique.
Parmi les projets évoqués figurent des boucliers chimiques composés de particules de soufre diffusées dans l’atmosphère, la culture d’algues capables d’absorber le CO₂, l’envoi d’écrans géants dans l’espace pour filtrer les rayons du soleil, la peinture en blanc des surfaces urbaines pour accroître l’effet d’albédo ou encore la modification de l’axe terrestre.
Personne, pas même les promoteurs de ces projets à l’échelle planétaire, n’est réellement capable d’en mesurer l’impact écologique. Une question se pose alors : et si le remède s’avérait pire que le mal ?
Ces positions radicalement opposées partagent pourtant un même défi : celui de vouloir résoudre l’ensemble des problèmes. Bien que leurs propositions témoignent d’une volonté d’agir, elles ne permettent pas toujours de saisir pleinement les enjeux. Pourtant, il est urgent d’agir.
Par ailleurs, faire dialoguer ces deux écoles de pensée semble presque impossible tant leurs visions s’opposent. Pour les premiers, la nature ne doit en aucun cas être modifiée. Pour les seconds, les technologies les plus innovantes doivent être utilisées pour réparer les dommages qu’elles ont parfois contribué à créer.
Pourtant, opposer écologie et innovation n’a pas vraiment de sens. L’écologie constitue même le modèle absolu de l’innovation. La nature est la mère de toutes les innovations.
Bien sûr, la nature ne crée pas de startups, mais elle innove sans interruption. Elle crée de nouvelles espèces, favorise leur adaptation aux changements pour assurer leur survie, produit des mutations : elle crée la vie.
On peut citer l’exemple de certains arbres qui repoussent après un incendie avec une écorce résistante au feu afin de se protéger d’une future exposition à de fortes chaleurs, comme s’ils avaient appris de leur expérience précédente.
Pourtant, parce que ces phénomènes sont naturels, ils nous semblent aller de soi. Personne ne s’émerveille réellement devant la complexité de ces mécanismes. Est-il moins innovant de créer chaque jour des milliards de cellules que de développer une innovation capable de transformer une entreprise en licorne ?
Même ce que nous appelons aujourd’hui une « innovation » trouve son origine dans cette capacité qu’a la nature à innover. C’est elle qui a donné à Homo sapiens la faculté d’inventer et de créer des outils de plus en plus sophistiqués, au point que l’être humain s’est parfois perçu comme le « maître et possesseur de la nature », selon la formule de Descartes.
Nous devons donc nous inspirer de la nature elle-même et de son approche holistique fondée sur les interactions. Une vision qui dépasse nos frontières habituelles pour penser en termes de relations et d’interdépendances.
Le biomimétisme s’inscrit parfaitement dans cette logique. En reproduisant les modèles, systèmes ou éléments présents dans la nature, il devient possible de fabriquer des objets répondant à des besoins spécifiques. Cette approche considère la nature et l’évolution comme un formidable laboratoire de recherche et développement ayant perfectionné ses solutions pendant des milliers d’années.
Elle permet également d’imaginer des systèmes de production humaine pleinement compatibles avec les équilibres de la biosphère. Ainsi, innovation industrielle et préservation de l’environnement pourraient devenir compatibles. Une véritable symbiose entre nature et industrie offrirait alors une nouvelle dynamique positive au progrès.
Il est temps de repenser l’innovation non plus seulement comme un exploit technologique, même si la technologie reste indispensable. Nous avons besoin d’une innovation qui associe l’humain, le vivant et la technologie : une innovation écologique.
Cette vision est cohérente avec l’idée que le progrès doit être orienté vers le bien commun. Un bien commun qui ne concerne pas uniquement l’humanité, mais également les écosystèmes et les autres espèces. Il ne peut y avoir de bien commun sans un monde partagé par toutes les formes de vie.
L’écologie doit ainsi voir son champ d’application élargi. Elle ne se limite pas aux biotopes. Elle englobe également l’écologie humaine ou encore l’écologie du travail.
Plus que jamais, nous devons développer une approche humaniste de l’innovation. Avant toute innovation technologique, il faut apprendre à penser et à agir différemment. Innover signifie adopter un nouvel état d’esprit capable de transformer nos modes de consommation, nos comportements et nos représentations.
L’innovation et l’écologie consistent avant tout à innover dans nos esprits. Accepter de nouvelles règles du jeu. Penser autrement pour rendre possible ce qui semblait jusqu’alors relever de l’utopie.
Car l’innovation technologique n’est finalement que la concrétisation d’une innovation préalable de la pensée.