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Pas besoin d'être un génie pour innover – Alain Conrard dans EcoRéseau Business

Article publié sur le site d'actualité français EcoRéseau Business par Alain Conrard, PDG de Prodware

Ce monde prêt pour le numérique a ouvert de nouvelles voies dans notre façon d’aborder notre travail au quotidien, ainsi que dans le nombre de choix et de décisions que nous avons à prendre.

Pour beaucoup d’entre nous, l’expression « le monde de demain » sonne comme un signal d’alarme, entretenant l’idée que nous devons repenser notre façon de vivre, de travailler et de communiquer. Vivre dans un pays très centralisé, et donc s’attendre à recevoir d’en haut les consignes sur la marche à suivre, n’a pas empêché les Français, de tous horizons, d’exprimer ouvertement leurs opinions — sans pour autant jamais formuler de vision ni d’alternative sérieuse susceptible d’aider à reconsidérer la situation et à apporter un véritable changement dans nos vies. Et à qui la faute ? Eh bien, ce n’est ni leur créativité qui est en cause, ni leurs moyens, mais plutôt cette idée ou croyance répandue selon laquelle il existerait un fossé entre un groupe « d’élite ou de privilégiés » d’un côté, et la masse, le peuple, de l’autre. Cette dichotomie a découragé les masses, les amenant à croire qu’elles n’ont pas voix au chapitre et ne peuvent prendre aucune part à ce changement. Napoléon a pourtant laissé sa marque dans l’histoire, tout comme Ferdinand de Lesseps avec le canal de Suez, ou encore Blaise Pascal, Curie, Pasteur… tous ont contribué à l’humanité dans leurs domaines respectifs. Oui, de nombreux Français se sont distingués dans les domaines de la Science ou de la Technologie, mais nous avons tendance à croire que ces contributions ne sont que des représentations idéalisées et lointaines, à l’instar des récits bibliques, alors qu’en réalité, d’incroyables inventions voient le jour chaque année dans ce pays — l’essor de la « Start-up nation » à la française témoigne de toute cette créativité. Mais cessons de penser qu’il faut nécessairement être data scientist pour comprendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et jouer notre rôle pour le changer. Et bien trop souvent, il ne vient pas à l’esprit des Français qu’eux aussi peuvent prendre part à toute cette dynamique d’innovation !

Innover, c’est un peu comme faire de la gymnastique du cerveau. Des personnes comme Marc Simoncini ont réussi à lancer non pas un ou deux, mais trois, voire quatre projets couronnés de succès ! Le fondateur de Meetic a également créé Multimania, Sensee et plusieurs autres entreprises. Xavier Niel en est un autre exemple, avec son École 42 et Station F, qui sont eux aussi des créations impressionnantes. Ces nombreuses initiatives montrent comment des approches disruptives peuvent s’appliquer à des projets très variés. À d’autres de reprendre le flambeau et de poursuivre cet élan d’innovation, de trouver des façons d’innover, d’inventer de nouvelles manières de faire et de prendre une part active à la construction du « monde de demain ». Après tout, être innovant, n’est-ce pas garder une longueur d’avance plutôt que de rester à la traîne et de suivre une tendance lancée par d’autres ?

Innover, c'est tout simplement améliorer

Grâce à une diffusion aussi large d’applications puissantes, de technologies numériques et de ressources d’apprentissage, l’accès au savoir est devenu un parcours sans obstacle. Il est temps que nos concitoyens réalisent que l’innovation est l’affaire de tous et non l’apanage des seuls génies. Eux aussi peuvent innover… à condition de garder à l’esprit ce qu’implique l’innovation. Tout le monde a un avis sur la question, mais qui sait vraiment ce qu’elle signifie réellement ?

C’est en partie pour cela que j’ai décidé d’écrire Se jeter à l’eau ! Un autre regard sur l’innovation. Il s’agit d’expliquer au grand public ce que signifie innover. J’y explique par exemple la différence entre « innover » et « inventer » ou « créer ». En toute modestie, ce que j’ai fait, c’est passer en revue toutes les réussites et les commenter.

Par exemple, si l’on analyse objectivement les success stories des poids lourds du GAFAM, on s’aperçoit qu’Apple, notamment — cette incroyable réussite affichant un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars et une capitalisation boursière de plus de 2 000 milliards de dollars —, n’a pas inventé, curieusement, ce qui a fait son succès, contrairement à ce que l’on croit trop souvent. L’entreprise américaine n’a inventé ni le micro-ordinateur (mis au point par R2E, une société française), ni le baladeur MP3 (lancé par le coréen Mpman), ni le smartphone (une invention d’IBM dès 1992), ni la tablette (que l’on doit à Grid Systems, fondée par un ancien employé de Xerox). En revanche, ce qu’Apple a bel et bien créé, c’est une remarquable approche innovante ; c’est ainsi qu’elle a conçu le Macintosh, en s’appuyant sur l’interface graphique de Xerox. Être innovant ne suppose pas nécessairement d’être un inventeur de génie, mais plutôt de trouver ces ressorts créatifs qui vont « réinventer » un produit existant, en le dotant de nouvelles fonctionnalités, d’un nouveau design ou d’autres options.

Pour avoir dirigé Prodware pendant plus de deux décennies, un groupe spécialisé dans la transformation digitale, j’ai fini par comprendre que l’innovation est avant tout une affaire humaine, et que l’on ne peut pas innover sans les femmes et les hommes.

De plus en plus de personnes adoptent le numérique et se l’approprient — et l’ampleur ainsi que la propagation de la pandémie ont permis à chacun de prendre plus facilement une part active à la dynamique d’innovation. Par ailleurs, l’échelle mondiale de la crise de la Covid-19 a agi comme une loupe, faisant clairement remonter à la surface les failles et les faiblesses de nos sociétés et de nos économies. Et toutes ces nouvelles technologies numériques sont venues au secours de nombreux secteurs, apportant les solutions pour affronter, surmonter ou dépasser ces défis et ces obstacles.

Un nouveau paysage de compétences et de capacités

Les frontières entre de nombreux domaines sont devenues floues et mouvantes. L’innovation a fait voler en éclats les barrières traditionnelles, et des domaines autrefois très distincts se chevauchent désormais. Là où, par exemple, la production et les services étaient de nature très différente et exigeaient des compétences et des organisations totalement séparées et dédiées, ils se rejoignent de plus en plus au sein d’une entité plus globale et plus large. En conséquence, la qualité de service a explosé, l’activité globale s’est envolée, et l’on observe aussi une nette diminution de la pénibilité au travail. L’IoT, l’IA, le Machine Learning, la Réalité augmentée, la Réalité virtuelle et le Cloud sont les clés de ce nouveau paysage de compétences et de capacités, moteur de l’émergence de nouveaux concepts de services. Prenons l’exemple du système d’autodiagnostic des ascenseurs qui mesure l’usure. En accédant aux données et statistiques d’ascenseurs du même modèle partout dans le monde et en les traitant, il devient possible d’anticiper une panne potentielle et d’envoyer automatiquement un technicien de maintenance bien avant que l’ascenseur ne tombe en panne. Cela permet, dans la plupart des cas, d’éviter des immobilisations coûteuses et paralysantes.

Maintenant que les femmes et les hommes se sont débarrassés de toutes ces tâches fastidieuses et automatiques, ils peuvent se concentrer sur des enjeux qui impliquent une dimension plus humaine et relationnelle. Ce monde entièrement nouveau qui s’ouvre, rendu possible par la révolution digitale, rend le travail quotidien bien plus intéressant, amenant les femmes et les hommes à mobiliser leurs facultés intellectuelles, avec davantage d’analyse et de prise de décision de leur part.

C’est pourquoi les implications de la transformation digitale doivent être expliquées encore et encore — afin d’en atténuer les risques et d’en tirer le meilleur. Croire que le monde de demain sera gouverné par les algorithmes est trompeur ; il y a toujours quelqu’un, derrière un ordinateur, qui va chercher l’information. Mais comment s’assurer que la recherche de données vise à contribuer au bien commun de tous, et non à être utilisée au détriment de la société ? Telle est la question. Je pense qu’il est possible de superviser et de maîtriser ces évolutions.

Mais à grand pouvoir, grande responsabilité. En effet, nous ne pouvons ignorer les risques encourus si nous la laissons évoluer sans contrôle vers quelque chose de dangereux et d’incontrôlable. Nous devons porter un regard neuf sur l’innovation : comprendre qu’elle est un partenaire fiable, mais qu’elle ne peut pour autant être livrée à elle-même. Il faut l’embrasser avec confiance, mais sans optimisme béat ni scepticisme stérile. Nous devons savoir où placer le curseur entre ce que l’innovation peut faire et ce que nous voulons qu’elle fasse. C’est un sujet à part entière, qui doit être intégré au système éducatif dès que possible. Il ne fait aucun doute, à mes yeux, que nous devrions aborder l’innovation dès l’école, et ce de deux manières : 1/ en l’enseignant en classe (collèges, lycées) et 2/ à travers le monde associatif. Mais il faudra alors se jeter à l’eau et innover ! Et nous pouvons nous permettre d’être très optimistes, car « innover n’est pas l’apanage des génies, alors… »