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Réindustrialiser, relocaliser… la voie de l'innovation politique ?

Article publié sur le site d'actualité français La Tribune par Alain Conrard, PDG de Prodware

OPINION. Parler de « réindustrialiser » et de « relocaliser » relève souvent du vœu pieux et tient du fantasme, à savoir revenir à un statu quo antérieur. Est-ce seulement possible ? Et si oui, est-ce vraiment ce que nous voulons ? Par Alain Conrard, PDG du groupe Prodware et Président de la Commission Stratégies numériques du METI (*).

Fin mars 2021, certaines images ont fait le tour du monde : celles d’un tuyau soudain obturé par une vanne, comme sur un schéma d’installation de plomberie. Sauf que le tuyau en question était le canal de Suez — l’une des routes commerciales les plus fréquentées au monde — et que la vanne était un porte-conteneurs de 400 mètres de long et de 220 000 tonnes, à la dérive : ce navire, c’était l’Ever Given. Les images satellites étaient saisissantes : elles exposaient clairement la fragilité de la mondialisation. Nous avons soudain réalisé, médusés, que 12 % du commerce maritime mondial pouvaient être perturbés par une simple vanne obstruée. Tel un caillot géant bloquant une artère essentielle du commerce international, le navire mastodonte, échoué, exposait l’ensemble du circuit de distribution des marchandises à un grave risque de thrombose. Cette période de pandémie a également montré que le système économique pouvait, lui aussi, tomber gravement malade ; pandémie et pénurie pouvaient aller de pair. La pandémie de Covid a fait remonter à la surface certaines faiblesses et lacunes des modèles industriels liés à la mondialisation. Le système de dépendance à des fournisseurs lointains, au sein de chaînes de fabrication et de transport complexes, entraîne une perte de contrôle et de compétitivité, du dumping social, et la destruction, parfois irréversible, du tissu industriel local.

Afin de rompre avec cette surdépendance, de trouver des solutions alternatives ou de tenter d’équilibrer un modèle économique, on entend beaucoup parler des concepts de « réindustrialisation » et de « relocalisation ». Bien qu’ils ne signifient pas la même chose, ils sont néanmoins étroitement liés : comment réindustrialiser sans relocaliser ? Comment reconstruire un paysage industriel sans implanter des usines ou des ateliers locaux dans des zones que la mondialisation a systématiquement désertées ? Le gouvernement français a donc décidé de favoriser la relocalisation des sites de production dans les cinq domaines considérés comme stratégiques suivants : la santé, l’électronique, l’agroalimentaire, les télécoms et les intrants industriels.

« RE ? » Une nouvelle cartographie mentale

Tout tourne autour du sens du préfixe « RE » dans ces deux mots. La définition du préfixe suggère « un retour au passé », ou la répétition à l’identique d’une action qui permet de repasser par les mêmes points. Parler de « réindustrialiser » et de « relocaliser » relève souvent du vœu pieux et tient du fantasme, à savoir revenir à un statu quo antérieur. Mais est-ce seulement possible ? Et si oui, est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ce mot peut-il suggérer autre chose qu’un sentiment de nostalgie, un regard tourné vers le passé, la réminiscence, la désillusion ou l’impossibilité ? La reproduction à l’identique de quelque chose, que le préfixe « re » semble suggérer, n’est qu’un vœu pieux, tant d’un point de vue pratique que logique : lorsque l’on tente de reproduire quelque chose du passé, on introduit toujours quelque chose de différent, parce que nous avons nous-mêmes changé et que le monde qui nous entoure a évolué. Aussi regrettable que cela puisse nous paraître, nous devons accepter l’idée que le passé est bel et bien révolu. Réindustrialiser comme relocaliser ne peuvent en aucun cas se faire en revenant simplement aux jours glorieux d’antan. Réindustrialiser consiste en réalité à adopter des façons entièrement nouvelles d’industrialiser : celles d’un « RE » qui, en fait, regarde vers l’avenir plutôt que vers le passé — un redéploiement du préfixe « RE ». Au cœur de ce nouveau processus d’industrialisation figurent la transformation digitale et l’innovation. Relocaliser exige un nouveau type de synergie local/global (l’innovation peut aussi répondre à des enjeux sociaux, alors pourquoi ne considérer que la seule technologie ?). Comment concilier ce qui semble incompatible, à savoir la rentabilité et la production locale ? Là encore, nous devons élargir notre compréhension de la notion de « rentabilité », qui ne se rapporte pas uniquement au gain financier, mais s’étend aussi aux dimensions sociales, sociétales et écologiques. Ce qui ressort de tout cela, c’est que ce programme, s’il a un sens, ne peut signifier que penser et agir autrement. Ainsi, si la Covid a clairement été un accélérateur de la relocalisation, elle l’a aussi été du changement. Au milieu d’une multitude de désastres, il y a au moins un enseignement positif : la pandémie nous a forcés à regarder en face nos erreurs, nos blocages et nos impasses. Elle nous a poussés de l’avant, nous conduisant à réinventer un nouvel avenir, un nouvel environnement de travail et de vie. En somme, elle nous a contraints à innover.

La crise nous amène à adopter un nouvel état d’esprit, en particulier sur la question de la relocalisation, alors que les bénéfices sociaux et écologiques des circuits courts sont désormais assez évidents. Le caractère disruptif des solutions à développer pour répondre à cette crise mondiale et multiforme est absolu. La nécessité de réindustrialiser et de relocaliser pose la question des frontières : les frontières géographiques, bien sûr (où faut-il fabriquer les biens de consommation ?), mais aussi les frontières politiques (comment rétablir une souveraineté industrielle et créer de la valeur sur son propre territoire ?). Il s’agit aussi de repenser les modèles économiques et de reprendre le contrôle de notre économie, et ce à travers une dynamique d’innovation. Ce nouvel état d’esprit revient à « changer de système d’exploitation » pour être en mesure de penser différemment, selon un modèle qui ne se laisse pas asservir aux exigences de la mondialisation. Cela va même jusqu’à envisager de se retirer de ce modèle économique dominant. Ce retrait est en réalité rendu possible par les changements induits par cette crise mondiale, et surtout par le soutien public massif à travers le monde.

L'État et le politique de retour dans le paysage économique : la dernière innovation en date

Tout pouvoir en place doit avoir un contre-pouvoir. Dans cette optique, il est vrai que laisser l’économie mondiale fonctionner et se réguler d’elle-même n’était sans doute pas une très bonne idée à long terme. Le politique revient donc discrètement dans le jeu pour aider à réguler certains déséquilibres économiques, même si — ne soyons pas naïfs — tout se résume en définitive à « c’est l’économie, imbécile » (« it’s the economy, stupid »), selon la formule de James Carville, stratège de Bill Clinton lors de sa campagne présidentielle de 1992. Nous assistons à un effet boomerang particulièrement marquant, le politique faisant son grand retour dans l’économie après 40 ans de capitalisme libre et de non-ingérence de l’État, à la suite de la révolution conservatrice qui a porté Ronald Reagan au pouvoir en 1981 aux États-Unis.

Jusqu’à présent, nous avons subi les effets macroéconomiques de la mondialisation, avec une prééminence écrasante de l’économie dans la prise de décision, qui a considérablement restreint la latitude des options politiques. Aujourd’hui, la frontière idéologique qui limite le rôle de l’État à ses strictes fonctions régaliennes s’effondre. Les effets conjugués de la crise environnementale, de la crise sociale et de la crise sanitaire (les trois n’étant probablement que différentes facettes d’une même réalité) ont enrayé, sous nos yeux, cette mécanique jusque-là bien huilée. Et, comme s’il se réveillait d’un long sommeil, l’État est appelé à intervenir, dans l’urgence et avec autorité. Inspiré par le New Deal ou la Grande Société (Great Society) de ses prédécesseurs Roosevelt et Johnson, le 46e Président américain a ouvert en grand les vannes du financement fédéral (n’oublions pas que le deuxième prénom de Joe Biden est « Robinette »… presque « robinet »). Son administration injecte des milliers de milliards de dollars dans l’économie, dont un ambitieux programme de grands projets d’infrastructures — au sens le plus large du terme : routes, accès généralisé à l’Internet très haut débit, prise en charge des personnes âgées et handicapées, équipements et réseaux nécessaires à la transition vers les énergies renouvelables, etc. Aux États-Unis, comme dans de nombreux pays, l’innovation et la transformation digitale sont appelées à jouer un rôle central dans ces processus de redéfinition et de redéploiement de l’économie.

L’innovation repose sur l’idée de se défaire de vieilles habitudes ou méthodes au profit de moyens plus efficaces. L’innovation est généralement le fruit d’un regard neuf sur les choses et de l’apport de nouvelles solutions sur le plan technologique. Ici, la disruption réside dans le recours aux avancées technologiques dans des domaines habituellement étrangers à de telles considérations : celui des technologies de gouvernement. Les pouvoirs publics ont longtemps été discrédités pour avoir appliqué aveuglément les théories monétaristes et libre-échangistes de l’école de Chicago (Milton Friedman), qui ont inspiré la plupart des politiques économiques libérales à partir des années 1980. Depuis l’an dernier, ils ont adopté une position radicalement différente partout dans le monde et sont désormais considérés comme l’ultime rempart pour contenir la pandémie et en contrer les effets délétères. Le recours à des technologies de décision propres aux États en matière économique doit être apprécié comme une innovation majeure.

Bien sûr, on ne peut pas tout attendre du politique. En aucun cas nous ne devrions rester passivement à attendre que les choses se produisent — rien ne remplace l’action. Chacun doit s’efforcer, autant que possible, de prendre son destin en main. Par ailleurs, collectivement, nous devons accepter l’idée que choisir, c’est arbitrer. C’est renoncer à certaines choses au profit d’autres. Par exemple, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de nous unir pour nous engager à mener des réformes absolument indispensables afin de gagner en flexibilité.

Quoi qu’il en soit, cette décision de remettre l’État aux commandes et de le doter de ressources considérables apparaît comme une avancée bienvenue. Elle mérite d’être saluée comme un cadre innovant et moderne conçu pour façonner l’avenir. L’une des principales qualités de cette initiative est qu’elle nourrit l’optimisme et la confiance, deux notions essentielles au bon fonctionnement de la société en général et de l’économie en particulier.

En théorie, le retour du politique dans le paysage peut être l’un des moyens de nous aider à traverser cette crise. Pourquoi ? Parce que le politique, en fin de compte, malgré les critiques et la défiance qu’il suscite, représente la voix du peuple, la voix de la majorité. Il œuvre pour l’intérêt général de la société comme aucune autre initiative humaine. De plus, une politique d’intérêt public a démontré plus d’une fois dans l’histoire qu’elle pouvait contribuer à redresser l’économie, indicateur fondamental d’une société en bonne santé. Ainsi, seule une forte volonté politique est susceptible de réunir les conditions propices à une dynamique de réindustrialisation et de relocalisation, capable de se concrétiser en quelque chose de socialement significatif et d’économiquement réaliste en France et en Europe.

Mais cette volonté politique reste à démontrer et doit être mise à profit là où c’est nécessaire et pertinent. Alors, faisons place à un peu d’innovation politique !

Les entreprises de taille intermédiaire au cœur de cette dynamique

Il devient aujourd’hui parfaitement clair que restaurer la souveraineté signifie redonner du pouvoir aux régions et aux territoires pour qu’ils gagnent en indépendance. En effet, ils jouent un rôle pivot dans le développement et le maintien de l’économie. Et cela impose de repenser le rôle essentiel de tout l’écosystème, notamment celui des entreprises de taille intermédiaire (ETI) dans le tissu social régional. De fait, 68 % des sièges sociaux d’entreprises sont situés hors de la région parisienne, et 75 % de leurs sites de production se trouvent dans des villes moyennes ou des zones rurales. Premier employeur de France (335 000 emplois créés entre 2009 et 2015), les ETI jouent un rôle social important. En créant des emplois, elles contribuent à maintenir ces territoires bien vivants.

Ainsi, au-delà de leur stricte fonction économique, les ETI contribuent à maintenir une société sûre et sécurisée, propice à l’emploi et à des conditions de vie décentes. Elles sont donc la clé de voûte de la stabilité politique. En cette période de très forte agitation sociale, les ETI sont une sorte d’extincteur de crise.

Redresser le pays, c’est redresser l’industrie. Avec leurs 3,3 millions de salariés, qui représentent 38 % des emplois de l’industrie manufacturière, les ETI sont le cœur battant de l’industrie dans les différentes régions. De fait, une ETI sur trois relève du secteur industriel. Les ETI constituent une armée de premier ordre pour reconquérir notre souveraineté économique dans les secteurs de la Santé, de l’Alimentation ou de l’Industrie.

Aussi, si nous entendons aller de l’avant dans la réindustrialisation et la relocalisation de nos industries, nous pouvons nous appuyer sur le réseau des ETI qui composent le tissu économique et industriel de notre pays, aux côtés des autres atouts que constituent également les PME et les grands groupes industriels. Nous devons réunir les différents acteurs du marché pour trouver des solutions robustes et durables, celles de l’économie réelle.

Nous avons tout ce qu’il faut pour y parvenir. Nous sommes tous animés et impatients de le concrétiser. Nous avons le savoir-faire, l’expertise en innovation et les moyens industriels pour accomplir tout cela. Inutile de chercher des coupables si jamais nous n’y parvenons pas : la clé de notre réussite est entre nos propres mains.